Soulager la misère ne suffit pas ! 2) Les lignes directrices de l’action des catholiques sociaux.

Les grandes périodes étudiées.

4428455-6656599Dans ce deuxième volet de notre réflexion sur l’action des catholiques sociaux en France, notre attention va se porter sur l’action en elle-même.
Pour la commodité de l’exposé, nous distinguerons deux grandes périodes, celle des pionniers ( 1820-1870), et celle d’une véritable maturité ( 1870-1940), avant d’esquisser quelques hypothèses concernant la période de l’après-guerre ( 1945 à nos jours).

Toutefois, préalablement à l’énoncé des actions menées par les catholiques sociaux en France, nous donnerons rapidement une perspective de ce qu’on été les lignes directrices de l’action et les moyens mis en oeuvre.

Triple action en direction des ouvriers, de l’entreprise, de l’état.

4428455-6656600Comme nous l’avons dit, c’est à la fois la transformation de l’entreprise et l’évolution de la législation, qui ont provoqué l’émergence d’une classe sociale misérable, le prolétariat.
L’action va donc être triple :

-En direction des ouvriers, soulager la misère, préserver la famille et lui donner un environnement social plus favorable, améliorer la santé des personnes, promouvoir les solidarités, fournir du travail.

-En direction de l’entreprise, améliorer les conditions de travail, favoriser le dialogue social, contribuer à la formation des salariés.

-En direction de l’état, stimuler l’élaboration d’une législation adaptée aux nouvelles conditions de la vie industrielle, créer un cadre qui favorise l’humanisation de l’économie.

Signalons que par contre-coup, cette sollicitude envers les ouvriers a suscité également des initiatives touchant le monde rural, les gens de mer et les militaires.

Des moyens éparpillés…

4428455-6656615On est frappé par l’éparpillement des moyens mis en oeuvre. Hormis probablement les conférences de St Vincent de Paul, qui, nées à Paris, vont s’étendre sur toute la France, beaucoup d’initiatives seront locales et le resteront longtemps. Il n’est pas question dans notre propos d’en donner une liste exhaustive mais plutôt d’en préciser la typologie à une époque où l’instabilité sociale règne et où les grèves se succèdent.

Typologie de ces moyens

On peut constater que l’action passe principalement par

-des oeuvres caritatives.
-des associations à but éducatif, culturel, récréatif, etc…
-des mutuelles de toutes sortes.
-des mandats d’hommes politiques parce qu’ils sont promoteurs de lois bénéfiques.
-des publications, déclarations, ouvrages littéraires, etc…
-de véritables syndicats ( dans la deuxième période étudiée)

Petite bibliographie.

Pour se faire une idée du foisonnement des initiatives, il est utile de consulter :

L’histoire du catholicisme social en France ( 1871-1931) de G. Hodg
Les débuts du catholicisme social en France ( 1822-1870) de J.B Duroselle
L’action sociale des Catholiques en France, d’Henri Rollet. ( lequel était une belle personnalité représentative des catholiques sociaux) comme en témoigne ce lien sur un site qui lui est dédié.
Sur le Chantier Social, du même Henri Rollet ( chronique sociale)
Le Père Desbuquois et l’Action Populaire, de Paul Droulers.

…et de feuilleter la collection des Semaines Sociales ou celle de la Chronique Sociale. Ce travail utile permet aux catholiques sociaux d’aujourd’hui de s’inspirer de ces démarches et d’en continuer l’esprit, ce qui serait politiquement un des plus précieux apports des catholiques français, plutôt que les divisions !

P. Y. Bonnet

L’action des catholiques sociaux en France. Naissance d’une pensée catholique sociale.

Le vocable.

Léon XIII

Léon XIII

Le terme de catholicisme social semble être utilisé dès le début des années 1890, du moins pour ce qui concerne la France. L’expression existe depuis 1843 mais, à l’époque, elle est très peu usitée et tombe en désuétude pendant plus de 30 ans. Le terme reprendra vigueur au moment de l’encyclique Rerum Novarum ( Léon XIII, 1891).

 

Le courant de pensée.

Le courant de pensée, en revanche, existe en France depuis le début des années 1820. La raison est qu’à partir de 1817, d’après l’économiste Simiand, le pouvoir d’achat des ouvrier commence à baisser, ce qui ne cessera pas jusqu’en 1850.

La concentration industrielle, la mécanisation, l’adoption de la machine à vapeur, la concentration capitalistique, en sont les causes principales. La détresse ouvière, la misère s’installent. ( enquêtes de Villeneuve-Bargemont, Buret et Villermé) Le vicomte Alban de Villeneuve-Bargemont, né le 8 août 1784 à Saint-Auban et mort le 8 juin 1850 à Paris, est un économiste et homme politique français. Aristocrate catholique, il dénonça le premier avec Armand de Melun l’exploitation manufacturière et fit voter les premières lois sociales. Dès 1841, c’est le vicomte Alban de Villeneuve-Bargemont qui fait voter la loi règlementant le travail des enfants, réclamée aussi par le comte de Montalembert, autre grand aristocrate catholique.

Cependant, la misère augmente le mécontentement des classes ouvrières. Or, la législation individualiste, depuis la loi Le Chapelier de 1791, et le code pénal par la suite, interdisent coalition, compagnonnage et associations.

L’économie, dans ce contexte, reste de philosophie individualiste, libérale à l’extrême, axée sur la seule création de richesses ( Adam Smith, Jean-Baptiste Say, Ricardo ).

Politiquement, les classes dirigeantes appartiennent de plus en plus à une bourgeoisie en pleine essor, issue de la la révolution de 1789.

Manifestation de la pensée chrétienne : des débuts ardus.

Travail des enfants, verrerie, XIXème siècle

Travail des enfants, verrerie, XIXème siècle

Face au problème ouvrier, la pensée chrétienne ne peut que se manifester, puisque l’Eglise catholique a toujours enseigné qu’il fallait se pencher sur la misère pour la soulager. Ceci dit, par son ampleur et sa dimension sociologique ( une nouvelle classe sociale est en train de naître : le prolétariat), la question prend un caractère de nouveauté. Le clergé français est très mal préparé à faire face. A la fin de la révolution française, la hiérarchie catholique française est peut-être plus tentée de recruter et de former des prêtres  » dévôts » que des prêtres instruits. Le niveau intellectuel de la masse du clergé n’est pas très élevé et l’existence de quelques penseurs ( dont l’abbé La Mennais ) ne peut faire illusion. Notons cependant que les deux frères Lamennais, Félicité et Jean-Marie, auront un impact durable, l’un sur la pensée sociale, l’autre sur son application concrète. Jean-Marie de Lamennais, resté plus fidèle à la hiérarchie catholique que son frère, deviendra fondateur et on fêta en 2011 le bi-centenaire de sa mort.

Or les laïcs, à l’époque, n’en sont qu’au début de leur rayonnement et de la prise de conscience de leur rôle d’évangélisation dans la vie de l’Eglise en France. Les deux frères Lamennais sont un exemple type des idées et des conflits, ainsi que des risques inhérents au catholicisme social naissant et en plein de vitalité;

Tout ceci explique que la pensée sociale catholique ait eu des débuts difficiles dans notre pays. Ajoutons que les Français cultivent bien l’art d’agir en ordre dispersé et de ne pas se ménager entre eux, ce qui est apparu très nettement en l’occurence. Enfin, il faut remarquer que le courant d’idée socialiste, qui naît à la même époque, utilise pour une partie de ses tenants, une phraséologie  » christianomorphe », ce qui ne peut que contribuer à brouiller la communication.

Comme il existe au sein du catholicisme français un très fort courant d’idées, attaché à l’ordre établi, conservateur au mauvais sens du mot et servi par de talentueux polémistes ( au sein du Journal L’Univers par exemple), il ne faut pas s’étonner que les débuts de la pensée catholique sociale française aient été tumultueux.

Deux courants principaux parmi les catholiques sociaux français.

Jean-Marie de Lamennais, fondateur d'oeuvres sociales multiples

Jean-Marie de Lamennais, fondateur d’oeuvres sociales multiples

Mais cette pensée existe et comporte deux courants principaux, que l’on peut schématiquement étiqueter  » monarchiste légitimiste » et  » démocrate chrétien ».

Mais gardons-nous de vouloir ranger tous les catholiques sociaux sous leur bannière, car ce serait entrer dans un blocage politico-religieux, qui nuirait gravement à la bonne compréhension de ce qui s’est réellement passé. Malgré une certaine faiblesse dans la formation économique de beaucoup de ses partisans, cette pensée sociale catholique s’est développée et structurée pendant une cinquantaine d’années ( 1820-1870), période durant laquelle l‘action des catholiques sociaux était l’oeuvre des pionniers.

Par la suite, comme nous le verrons, l’action s’est à son tour développée et structurée, accompagnant un courant de pensée qui lui-même se renforçait avant de connaître sa  » récompense », l’encyclique Rerum Novarum.

P. Y. Bonnet

 

Timbre édité en 1991 pour le centenaire de Rerum Novarum

Timbre édité en 1991 pour le centenaire de Rerum Novarum