Formation express pour Administrateurs de la Providence.

1) La destination universelle des biens temporels, les bases de la doctrine sociale.

Quel est le but essentiel de l’organisation de la société humaine ?

Le problème de l'accès à l'eau, les problèmes écologiques, enjeux multiples de la destination universelle des biens temporels

Le problème de l’accès à l’eau, les problèmes écologiques, enjeux multiples de la destination universelle des biens temporels

Comme son nom l’indique, la Doctrine sociale de l’Eglise nous indique les règles qui doivent présider à l’organisation de la société humaine, pour que la personne puisse s’y développer tout en poursuivant son objectif essentiel, parvenir à la vie d’union avec son Créateur. De ce fait, les relations entre les hommes se réfèrent à la nature de l’homme, créé à l’image de Dieu. Pour les chrétiens, c’est par révélation qu’ils savent que Dieu est Père, qu’Il fait des hommes ses fils d’adoption et qu’en conséquence, tous les hommes sont frères.

Dieu a inscrit dans la conscience de l’homme cette loi naturelle qui permet à tout homme de bonne volonté d’adhérer aux principes définis par la Doctrine Sociale de l’Eglise, quand bien même la foi n’est pas présente. Le but essentiel de l’organisation de la société humaine, d’ordre religieux (  » relie à Dieu » ) reste de l’ordre de la foi, mais les moyens étant de l’ordre de la raison, ils peuvent être compris par tout homme qui suit la loi naturelle.

 

 

Les relations entre les hommes et les choses.

Nous n’avons pas encore parlé vraiment des relations entre les hommes et les choses et il est évident que cette question a une grande importance. Tout simplement parce que l’homme n’est pas un pur esprit, qu’il tire sa subsistance de la création, que celle-ci lui a été donné par son Créateur en vue de son bien et qu’en conséquence, il en fait usage. Mais justement, la question sociale fait qu’en dominant cette création, comme le Créateur lui en a donné la possibilité, il rencontre d’autres hommes, ce qui peut conduire à la coopération, mais également à l’affrontement et à la discorde. La question des rapport entre l’homme et la création relève donc bien de notre sujet et nous allons la traiter sous l’angle des questions relatives à la propriété des biens temporels.

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Chiffonnier vivant en dessous du seuil de pauvreté, de ce qui reste du gaspillage des biens.

Gérance de la Terre confiée à l’humanité.

Le premier chapître de la genèse, aux versets 26 à 29, nous fait connaître la volonté de Dieu : confier la terre et ses ressources à la gérance de l’humanité. Celle la maîtrise et y trouve ainsi sa subsistance. Comme chaque personne est faite à l’image de Dieu, chacun et chacune a légitimement le droit de posséder des biens parce que cette appropriation garantit en quelque sorte sa diginité, favorise l’exercice de sa liberté et lui permet de subvenir aux besoins de ceux dont il a la charge comme de ceux qu’il décidera, tel le Bon Samaritain, d’aider dans leur détresse.

Destination universelle des biens temporels.

Toutes les personnes étant dotées de ce même statut d’enfant de Dieu, ont toutes sans exception ce droit de posséder des biens. Cela implique d’affirmer, et c’est ce que fait l’Eglise, qu’il y a un principe fondamental, celui de la destination universelle des biens temporels. Autrement dit, comme l’affirme le catéchisme de l’Eglise catholique, le droit à la propriété privée n’abolit pas la destination universelle des biens temporels. A l’inverse, le respect de ce principe ne se traduit pas non plus par une abolition du droit de la propriété privée.

 » Administrateur de la Providence »

La parabole du Bon Samaritain

La parabole du Bon Samaritain

Dans ce domaine, comme dans d’autres, on voit apparaître le concept du bien commun. Comme il s’agit d’un concept universel que celui de la destination des biens, c’est tout-à-fait normalement qu’il reviendra à l’autorité politique de régler, en fonction du bien commun, l’exercice légitime du droit de propriété.

Mais parallèlement, c’est la conscience de chaque personne qui lui rapellera qu’elle est  » administrateur de la Providence » et que les biens qu’elle administre et fait fructifier doivent profiter non seulement à elle mais aux autres.C’est une vertu morale, la vertu de tempérance, qui permet à l’homme de modérer son attachement aux biens matériels ( mais aussi à toutes sortes de biens pris comme des absolus), et c’est une béatitude, enseignée par le Christ, que de pratiquer ce détachement qui fait de nous des pauvres en esprit même quand nous possédons.

Père Y. Bonnet

Lutter contre la crise en renouvelant de l’intérieur l’éthique économico-politique. Benoît XVI ( en anglais)

Au voleur ! Mais que fait le Magistère ?

3) La propriété d’autrui mérite le respect. Le magistère et l’enseignement de l’Eglise nous l’explique en profondeur.

Pourquoi est-ce que  » tu ne voleras pas » ?

Il n’est pas inutile de préciser qu’une conséquence de la légitimité du droit de propriété, c’est que la propriété d’autrui mérite le respect. Autrement dit, le septième commandement de la loi de Moïse,  » tu ne voleras pas », garde toute sa valeur. Certes, il y a une exception, qui est celle de la nécessité urgente de subvenir à un besoin immédiat de nourrriture ou d’abri. Quand on meurt de faim, on mange ce qu’on trouve à sa portée et ce n’est pas un vol.

Qu’est-ce que  » voler » ?

Mis à part ce cas de force majeure, toute manière de prendre ou de retenir injustement le bien d’autrui est une grave faute morale. Le catéchisme de l’Eglise catholique, tout en donnant les raisons profondes, cite de nombreux exemples, avec bien sûr un ordre de grandeur : garder des objets prêtés ou perdus que l’on pourrait rendre, frauder dans le commerce, payer d’injustes salaires, monter les prix en spéculant sur l’ignorance ou la détresse des autres, etc. Et il ajoute dans les actes moralement illicites, la spéculation en vue de tirer un avantage au détriment des autres, la corruption, les abus de biens sociaux, la fraude fiscale, la contre-façon des chèques et des factures, le gaspillage, le vandalisme, la fraude dans les transports en commun, etc, etc!

"L’Escamoteur aurait été peint entre 1475 et 1480. C’est une œuvre qui se moque de la stupidité, de la naïveté du peuple. Elle se classe dans les tableaux à scènes moralisatrices. Sur ce tableau, une dizaine de personnes sont regroupées sur la partie gauche pour admirer les tours de passe-passe d’un prestidigitateur situé lui seul, à droite du tableau. Il tient une perle entre le pouce et l’index ; l’un des spectateurs la regarde attentivement, plié en deux. Si celui-ci était redressé, il dépasserait d’une tête les autres personnages. On peut voir une grenouille entre ses lèvres et une autre sur la table. La perspective de la table s’accorde assez mal avec le reste du tableau. Profitant de l’attention que porte le spectateur au charlatan, un moine qui se situe derrière le spectateur fait mine de regarder ailleurs pendant qu’il lui dérobe sa bourse bien remplie." (source :Vivat.be)

« L’Escamoteur aurait été peint entre 1475 et 1480. C’est une œuvre qui se moque de la stupidité, de la naïveté du peuple. Elle se classe dans les tableaux à scènes moralisatrices. Sur ce tableau, une dizaine de personnes sont regroupées sur la partie gauche pour admirer les tours de passe-passe d’un prestidigitateur situé lui seul, à droite du tableau. Il tient une perle entre le pouce et l’index ; l’un des spectateurs la regarde attentivement, plié en deux. Si celui-ci était redressé, il dépasserait d’une tête les autres personnages. On peut voir une grenouille entre ses lèvres et une autre sur la table. La perspective de la table s’accorde assez mal avec le reste du tableau. Profitant de l’attention que porte le spectateur au charlatan, un moine qui se situe derrière le spectateur fait mine de regarder ailleurs pendant qu’il lui dérobe sa bourse bien remplie. » (source :Vivat.be)

Les causes profondes du vol.

Toutes les inventions, parfois ingénieuses des hommes, pour s’approprier le bien d’autrui, relèvent au fond de l’avarice, c’est-à-dire d’une recherche désordonnée des biens de la terre, dont on fait une fin en soi alors qu’ils ne sont qu’un moyen. Comme le dit le proverbe, « l’argent est un bon serviteur, mais un mauvais maître ». Le voleur, dont nous n’étudions pas ici le profil psychologique ( et donc les circonstances atténuantes parfois, comme la peur de manquer après un traumatisme, etc) mais moral, est asservi. Pour satisfaire ses envies et ses besoins, il va mépriser aussi bien le travail honnête qui pourrait être le sien, et le travail des autres. L’exploitation d’autrui est aussi une forme de vol.

Quentin Metsys, le banquier et sa femme. Dans le reflet du miroir posé entre eux, un voleur qui les guette...

Quentin Metsys, le banquier et sa femme. Dans le reflet du miroir posé entre eux, un voleur qui les guette…

L’insatisfaction

Jean-Paul II a développé ce thème à plusieurs reprises en montrant les méfaits d’une société de consommation anarchique. Nous lisons dans Sollicitido Rei Socialis, aux numéros 28 et 29 :

« Une constatation déconcertante de la période la plus récente devrait être hautement instructive: à côté des misères du sous-développement, qui ne peuvent être tolérées, nous nous trouvons devant une sorte de surdéveloppement, également inadmissible parce que, comme le premier, il est contraire au bien et au bonheur authentiques. En effet, ce surdéveloppement, qui consiste dans la disponibilité excessive de toutes sortes de biens matériels pour certaines couches de la société, rend facilement les hommes esclaves de la «possession» et de la jouissance immédiate, sans autre horizon que la multiplication des choses ou le remplacement continuel de celles que l’on possède déjà par d’autres encore plus perfectionnées. C’est ce qu’on appelle la civilisation de «consommation», qui comporte tant de «déchets» et de «rebuts». Un objet possédé et déjà dépassé par un autre plus perfectionné est mis au rebut, sans que l’on tienne compte de la valeur permanente qu’il peut avoir en soi ou pour un autre être humain plus pauvre.
Nous touchons tous de la main les tristes effets de cette soumission aveugle à la pure consommation: d’abord une forme de matérialisme grossier, et en même temps une insatisfaction radicale car on comprend tout de suite que – à moins d’être prémuni contre le déferlement des messages publicitaires et l’offre incessante et tentatrice des produits de consommation – plus on possède, plus aussi on désire, tandis que les aspirations les plus profondes restent insatisfaites, peut-être même étouffées.
L’encyclique du Pape Paul VI a signalé la différence, si fréquemment accentuée de nos jours, entre l’«avoir» et l’«être»51, différence exprimée précédemment avec des mots précis par le Concile Vatican II52. «Avoir» des objets et des biens ne perfectionne pas, en soi, le sujet humain si cela ne contribue pas à la maturation et à l’enrichissement de son «être», c’est-à-dire à la réalisation de la vocation humaine en tant que telle. »

Un objet garde une valeur permanente pour plus pauvre que soi : halte à la " consodévoration".

Un objet garde une valeur permanente pour plus pauvre que soi : halte à la  » consodévoration ».

Les méfaits de l’argent-roi.

3409977-4903609Le pape, au nom de la liberté d’entreprendre, se réjouit de voir se développer l’économie libre mais, en même temps, comme tous ses prédécesseurs depuis Léon XIII, il condamne le libéralisme individualiste et matérialiste où la recherche excessive et exclusive du profit comme une fin en soi favorise la construction de structure de péché. L’argent roi engendre très vite la fraude, en sport le dopage, les tricheries diverses, l’endurcissement du coeur, la volonté de domination, etc. L’esprit du mal, qui a voulu tenter le Christ lui-même par deux fois sur le thème de la convoitise des pains et des richesses, cherche à dévoyer le droit de propriété, qui est légitime, en avidité désordonnée des biens matériels.

Et le respect de la propriété publique?

le bien public bien géré multiplie les biens.

le bien public bien géré multiplie les biens.

La propriété privée n’est pas la seule à devoir être respectée. La propriété publique doit l’être aussi, ainsi que d’une manière encore plus générale, la création toute entière. Pensons au vandalisme, aux tricheries sur les transports en commun, aux excès de vitesse ( respect…de la vie d’autrui et de la sienne propre!!!), la notion de propriété publique fait partie de notre quotidien, ne serait-ce que par les impôts…Il est important de savoir que cette notion de propriété publique doit être limitée à ce qui permet à l’Etat et à ses services d’accomplir sa mission de bien commun dans le respect du principe de subsidiarité. Si tel est le cas, il est clair que le bien public doit être respecté par les citoyens comme s’il s’agissait d’un bien privé, que les impôts et les cotisations doivent être payés, etc…le civisme est une vertu morale qui peut être expliquée à la jeunesse en terme de bien commun, sachant que l’exemple donné par les adultes permettra aux jeunes de tester la crédibilité des éducateurs et d’un système qu’ils n’admettent pas s’il n’est pas garanti par la génération précédente.

 

 

 

 

 

La création, propriété publique universelle : le livre de la nature est unique et indivisible.

Globe solidarité : Le livre de la nature est unique et indivisible, qu’il s’agisse de l’environnement comme de la vie, de la sexualité, du mariage, de la famille, des relations sociales, en un mot du développement humain intégral." B.VXI

Globe solidarité : Le livre de la nature est unique et indivisible, qu’il s’agisse de l’environnement comme de la vie, de la sexualité, du mariage, de la famille, des relations sociales, en un mot du développement humain intégral. » B.VXI

L’encyclique Caritas in Veritate dans les articles 49 à 52 développe ce point en désignant le vaste champ de l’écologie au service de l’homme : l’écologie humaine et écologie environnementale sont liées, le sort de l’homme sur la planète devant être géré ensemble :
« Si le droit à la vie et à la mort naturelle n’est pas respecté, si la conception, la gestation et la naissance de l’homme sont rendues artificielles, si des embryons humains sont sacrifiés pour la recherche, la conscience commune finit par perdre le concept d’écologie humaine et, avec lui, celui d’écologie environnementale. Exiger des nouvelles générations le respect du milieu naturel devient une contradiction, quand l’éducation et les lois ne les aident pas à se respecter elles-mêmes. Le livre de la nature est unique et indivisible, qu’il s’agisse de l’environnement comme de la vie, de la sexualité, du mariage, de la famille, des relations sociales, en un mot du développement humain intégral. »

Ainsi, le livre de la nature étant unique et indivisible, les biens matériels, la planète et l’homme lui-même méritent le respect inscrit dans la création tout entière par le Créateur.

P. Y. Bonnet

 

 

 

Le voleur caché dans le miroir...ou le voleur qui dort en nous ?

Le voleur caché dans le miroir…ou le voleur qui dort en nous ?

Un commentaire remarquable et en détail du tableau de Quentin Metsys, avec des aggrandissements, et l’explication de la phrase d’Evangile qu’illustre ce tableau :  » Nul ne peut servir deux maîtres ». La femme du banquier ou prêteur lit la Bible, ouverte sur deux pages : illustration de Marie et Jésus, et un agneau…

 

Soulager la misère ne suffit pas ! 2) Les lignes directrices de l’action des catholiques sociaux.

Les grandes périodes étudiées.

4428455-6656599Dans ce deuxième volet de notre réflexion sur l’action des catholiques sociaux en France, notre attention va se porter sur l’action en elle-même.
Pour la commodité de l’exposé, nous distinguerons deux grandes périodes, celle des pionniers ( 1820-1870), et celle d’une véritable maturité ( 1870-1940), avant d’esquisser quelques hypothèses concernant la période de l’après-guerre ( 1945 à nos jours).

Toutefois, préalablement à l’énoncé des actions menées par les catholiques sociaux en France, nous donnerons rapidement une perspective de ce qu’on été les lignes directrices de l’action et les moyens mis en oeuvre.

Triple action en direction des ouvriers, de l’entreprise, de l’état.

4428455-6656600Comme nous l’avons dit, c’est à la fois la transformation de l’entreprise et l’évolution de la législation, qui ont provoqué l’émergence d’une classe sociale misérable, le prolétariat.
L’action va donc être triple :

-En direction des ouvriers, soulager la misère, préserver la famille et lui donner un environnement social plus favorable, améliorer la santé des personnes, promouvoir les solidarités, fournir du travail.

-En direction de l’entreprise, améliorer les conditions de travail, favoriser le dialogue social, contribuer à la formation des salariés.

-En direction de l’état, stimuler l’élaboration d’une législation adaptée aux nouvelles conditions de la vie industrielle, créer un cadre qui favorise l’humanisation de l’économie.

Signalons que par contre-coup, cette sollicitude envers les ouvriers a suscité également des initiatives touchant le monde rural, les gens de mer et les militaires.

Des moyens éparpillés…

4428455-6656615On est frappé par l’éparpillement des moyens mis en oeuvre. Hormis probablement les conférences de St Vincent de Paul, qui, nées à Paris, vont s’étendre sur toute la France, beaucoup d’initiatives seront locales et le resteront longtemps. Il n’est pas question dans notre propos d’en donner une liste exhaustive mais plutôt d’en préciser la typologie à une époque où l’instabilité sociale règne et où les grèves se succèdent.

Typologie de ces moyens

On peut constater que l’action passe principalement par

-des oeuvres caritatives.
-des associations à but éducatif, culturel, récréatif, etc…
-des mutuelles de toutes sortes.
-des mandats d’hommes politiques parce qu’ils sont promoteurs de lois bénéfiques.
-des publications, déclarations, ouvrages littéraires, etc…
-de véritables syndicats ( dans la deuxième période étudiée)

Petite bibliographie.

Pour se faire une idée du foisonnement des initiatives, il est utile de consulter :

L’histoire du catholicisme social en France ( 1871-1931) de G. Hodg
Les débuts du catholicisme social en France ( 1822-1870) de J.B Duroselle
L’action sociale des Catholiques en France, d’Henri Rollet. ( lequel était une belle personnalité représentative des catholiques sociaux) comme en témoigne ce lien sur un site qui lui est dédié.
Sur le Chantier Social, du même Henri Rollet ( chronique sociale)
Le Père Desbuquois et l’Action Populaire, de Paul Droulers.

…et de feuilleter la collection des Semaines Sociales ou celle de la Chronique Sociale. Ce travail utile permet aux catholiques sociaux d’aujourd’hui de s’inspirer de ces démarches et d’en continuer l’esprit, ce qui serait politiquement un des plus précieux apports des catholiques français, plutôt que les divisions !

P. Y. Bonnet

Pour éviter la  » société bloquée » : le bien commun s’organise à partir du haut, les pouvoirs se répartissent à partir du bas!

Comment le principe de subsidiarité clarifie-t-il l’organisation sociale? A partir d’un va-et-vient entre le bien commun et la répartition des pouvoirs vers le  » bas », c’est-à-dire sur le terrain. Etudions un peu ces multiples relations.

Pour éviter la  » société bloquée »!

4428556-6656751Toute organisation sociale, et la société moderne plus que tout autre, du fait des relations multiples qu’elle engendre, relations de subordination, relation de citoyenneté, relations administration-usager, relations clients-fournisseurs, etc, met en jeu des pouvoirs et des contre-pouvoirs, ce qui est inévitable. Encore faut-il que le jeu de ces pouvoirs et contre-pouvoirs ne paralyse pas l’initiative et la créativité des personnes, ne mette pas fin à la vie de cellules sociales à taille humaine, au sein desquelles les relations ne sont pas régies par des règles anonymes mais au contraire restent respectueuses des personnes.

C’est la notion de subsidiarité qui va nous donner la direction qu’il faut prendre pour éviter soit  » la société bloquée » soit par réaction la société anarchisante ou encore secouée en permanence par des psychodrames.

L’enjeu, éviter autant l’anarchie que la tyrannie collectiviste.

4428556-6656755Un certain libertarisme souhaiterait abolir toutes règles morales ou politiques perçues comme des contraintes insupportables, tandis que d’une autre manière, certains profitent des rigidités sociales pour déclancher des conflits  » sauvages », qui peuvent détruire pour longtemps les nécessaires liens entre personnes et groupes intermédiaires. Il est donc nécessaire de fixer des règles du jeu, qui évitent tout autant les risques d’anarchie que des collectivismes autoritaires ou totalitaires. Les athéismes matérialistes, individualistes ou collectivistes, parce qu’ils se « trompent » sur l’homme commettent l’erreur de saper l’autorité ou de paralyser la liberté.

Petit historique du principe, révision si vous êtes habitués de cette rubrique.

Le principe de subsidiarité vise à reconnaître à chaque échelon hiérarchique toute l’autonomie dont il a capacité selon la formule du père Tapareli :  » autant de liberté que possible, autant d’autorité que nécessaire ». Si les réflexions sur la subsidiarité remontent à l’antiquité ( Aristote, notamment), il a fallu la Renaissance pour que les principautés allemandes fassent appel au  » subsidiaritätsprinzip » pour défendre leur autonomie face au pouvoir impérial. Ne nous étonnons donc pas que, plus tard au 19ème siècle, ce soit l’évêque de Mayence, Mgr Ketteler qui en ait facilité l’introduction dans la pensée sociale de l’Eglise Catholique. En 1931, Pie XI a consacré l’importance du principe en en donnant dans l’Encyclique Quadragesimo Anno un énoncé précis :

Définition du principe de subsidiarité.

4428556-6656762 » On ne saurait changer ce principe si grave de philosophie sociale : de même qu’on ne peut enlever aux particuliers pour les transférer à la communauté, les attributions dont ils sont capables de s’acquitter de leur seule initiative et par leurs propres moyens, ainsi ce serait commettre une injustice en même temps que troubler d’une manière très dommageable l’ordre social que de retirer aux groupements d’ordre inférieur , pour les confier à une collectivité plus vaste d’un rang plus élévé, les fonctions qu’ils sont en mesure de remplir eux-mêmes ».

Le texte se poursuit par cette phrase :
 » L »objet naturel de toute intervention en matière sociale est d’aider les membres du corps social, et non pas de les détruire ni de les absorber. »

C’est seulement après ces deux paragraphes, qui montrent bien que l’organisation sociale doit s’élaborer sans enlever aux particuliers ni aux corps intermédiaires ce qui est de leur compétence et qu’elle doit viser à aider ses membres, sans les détruire ni les absorber, que l’encyclique aborde réalistement le cas où l’autorité publique a déjà abusé de son rôle en intervenant dans des  » affaires de moindres importances ». Il faut alors qu’elle abandonne ces domaines d’intervention pour se consacrer à ce qui n’appartient qu’à elle. Et elle ajoute :

 » Que les gouvernants en soient bien persuadés : plus parfaitement sera réalisé l’ordre hiérarchique des divers groupements selon ce principe de la fonction de subsidiarité de toute collectivité, plus grandes seront l’autorité et la puissance sociale, plus heureux et plus prospère l’état des affaires publiques ».

Autorité du groupe d’ordre supérieur et limites

Cette autorité du groupe d’ordre supérieur, l’encyclique en précise bien le contenu :
 » Diriger, surveiller, stimuler, contenir »,  » selon les circonstances ou les exigences de la nécessité ».
En très peu de mots, le principe est dit. Plus un organisme se situe haut placé dans la hiérarchie sociale, moins il doit  » faire » par lui-même. Son rôle est de donner la direction que doit prendre l’action, de stimuler, de contrôler, de contenir dans un cadre, élaboré en tenant compte du bien commun.

Fonctionnement du principe de subsidiarité : va-et-vient sur l’échelle de communication!

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A chaque niveau, le groupe social considéré émet vers le  » haut » ses desiderata ou ses suggestions en matière de bien commun et consulte vers le  » bas » pour élaborer son bien commun spécifique. Il est clair que le bien commun d’un niveau (n) soit s’incrire hormonieusement dans l’enveloppe du bien commun du niveau supérieur ( n-1). On pourrait dire que les biens communs s’emboîtent comme des poupées russes, la plus grosse poupée représentant le bien commun de l’univers ( où se situe , par exemple, la sauvegarde de la planète Terre).

Le bien commun s’organise à partir du haut, les pouvoirs se répartissent à partir du bas.

Mais dès qu’il s’agit de réaliser les opérations qui concourrent à ce bien commun, il faut regarder l’organisation sociale  » par l’autre bout », en partant de la personne d’abord, ce que précise bien l’encyclique : pas question d’enlever aux particuliers les attributions dont ils sont capables. Autrement dit, si le bien commun s’organise à partir du haut, les pouvoirs se répartissent à partir du bas.
Si on décentralise les les pouvoirs, c’est qu’ils ont été auparavant abusivement confisqués par des échelons supérieurs.
On voit qu le principe de subsidiarité peut et doit être appliqué en tout domaine et à tout niveau, dans la famille, dans l’école, l’entreprise, l’association, les collectivités territoriales, la nation, la construction de l’Europe, etc…

Père Y. Bonnet

Etre chrétien est un don…qui se développe en agir chrétien.

Toutes les cellules de la société au service du bien commun.

3404635-4895931Les droits de l’homme sont inaliénables, puisque liés à la dignité de la personne humaine, enfant de Dieu, et à sa nature voulue comme telle par Dieu, ces droits exigent une réponse de toute la société en termes de devoirs. Chaque cellule de la société, de la famille, cellule première, à l’Etat, en passant par tous les corps intermédiaires que sont entreprises, associations, écoles, syndicats, collectivités locales, etc…chaque cellule a des obligations vis-à-vis des personnes qui la composent ou avec lesquelles elle est en relation. Or chaque cellule a des objectifs propres, liés à sa raison d’être : l’école est faite pour enseigner, l’hôpital ou la clinique pour soigner, l’Etat pour garantir aux citoyens paix, sécurité, vie décente, éducation. Toutes ces cellules doivent en même temps, à leur niveau, contribuer au bien de leurs membres, et non pas à leurs intérêts particuliers mais au bien qui est commun à toutes les personnes humaines.

La justice sociale, fruit du respect des droits de l’homme.

Ce devoir, ces obligations de chaque cellule de la société, c’est la justice qui nous pousse à les accomplir. En conséquence, la doctrine sociale de l’Eglise se préoccupe de la justice sociale . Cette justice sociale se réalise au sein de chacune de ces cellules, dans lesquelles agissent les personnes, ce qui fait que les relations entre les cellules elles-mêmes doivent être harmonieuses et conformes à la même justice. Les biens communs de chacune des cellules de la société doivent donc s’harmoniser entre eux. L’amour facilite la vertu de justice parce qu’il est d’un niveau théologal, c’est-à-dire issu de Dieu même, alors que la justice n’est qu’une vertu morale, où l’intelligence et la volonté de l’homme sont directement et prioritairement sollicitées. Lorsque les droits de l’homme sont respectés, la justice sociale peut s’établir. Mettre de l’amour dans une société fondée sur les droits de l’homme relève de l’évangélisation pour créer la civilisation de l’amour.

La justice sociale doit venir du respect de principes de base, comme celui de la destination universelle des biens matériels pour résorber la pauvreté et les disparités sociales.

La justice sociale doit venir du respect de principes de base, comme celui de la destination universelle des biens matériels pour résorber la pauvreté et les disparités sociales.


Savoir faire et savoir être.

L’Eglise va donc faire appel à notre savoir-faire et à notre savoir être pour développer la justice sociale. Le savoir-faire fera appel au principe de subsidiarité, tandis que le savoir-être donnera des principes de base, comme celui de la destination universelle des biens matériels. La Doctrine sociale de l’Eglise est donc l’alliée des droits de l’homme, et elle donne les moyens d’accomplir les devoirs qui vont avec ces droits. La doctrine sociale n’a rien d’une utopie, elle introduit la  » loi nouvelle  » de l’amour dans la société selon la cohérence de cette même doctrine. Mais il ne faut pas oublier que le  » savoir-être » chrétien est avant tout une expérience spirituelle qui va au-delà de la sphère matérielle en introduisant dans la société le Christ Lui-même, coeur de la civilisation de l’amour. Nous terminons par ce passage de Benoît XVI dans Jésus de Nazareth, tome II, Flammarion, p. 85, qui illustre la dynamique de la Doctrine Sociale de l’Eglise, bien qu’il n’est pas été écrit directement dans le contexte de la doctrine sociale mais dans celui de l’agir moral, et qui résume bien le lien entre savoir-faire et savoir être :

La Doctrine sociale, basée sur l'exemple du Christ. ( Lavement des pieds)

La Doctrine sociale, basée sur l’exemple du Christ. ( Lavement des pieds)

 » Poursuivant dans cette ligne, Thomas d’Aquin pouvait dire :  » La loi nouvelle est la grâce de l’Esprit Saint » ( S. théol I-II q 106 a 1) Ce n’est pas une nouvelle norme, mais l’intériorité nouvelle donnée par l’Esprit de Dieu lui-même. Cette expérience spirituelle de la véritable nouveauté dans le christianisme, Augustin pouvait finalement la résumer dans la formule célèbre :  » Da quod iubes et iube quod vis- accorde ce que tu commandes, puis ordonne ce que tu veux. » ( Confessions X 29, 40). Le don, le « sacramentum »devient « exemplum », exemple, tout en restant toujours don. Etre chrétien est avant tout un don, qui toutefois se développe ensuite dans la dynamique du vivre et de l’agir avec ce don. »

Père Yannik Bonnet.

L’action des catholiques sociaux en France. Naissance d’une pensée catholique sociale.

Le vocable.

Léon XIII

Léon XIII

Le terme de catholicisme social semble être utilisé dès le début des années 1890, du moins pour ce qui concerne la France. L’expression existe depuis 1843 mais, à l’époque, elle est très peu usitée et tombe en désuétude pendant plus de 30 ans. Le terme reprendra vigueur au moment de l’encyclique Rerum Novarum ( Léon XIII, 1891).

 

Le courant de pensée.

Le courant de pensée, en revanche, existe en France depuis le début des années 1820. La raison est qu’à partir de 1817, d’après l’économiste Simiand, le pouvoir d’achat des ouvrier commence à baisser, ce qui ne cessera pas jusqu’en 1850.

La concentration industrielle, la mécanisation, l’adoption de la machine à vapeur, la concentration capitalistique, en sont les causes principales. La détresse ouvière, la misère s’installent. ( enquêtes de Villeneuve-Bargemont, Buret et Villermé) Le vicomte Alban de Villeneuve-Bargemont, né le 8 août 1784 à Saint-Auban et mort le 8 juin 1850 à Paris, est un économiste et homme politique français. Aristocrate catholique, il dénonça le premier avec Armand de Melun l’exploitation manufacturière et fit voter les premières lois sociales. Dès 1841, c’est le vicomte Alban de Villeneuve-Bargemont qui fait voter la loi règlementant le travail des enfants, réclamée aussi par le comte de Montalembert, autre grand aristocrate catholique.

Cependant, la misère augmente le mécontentement des classes ouvrières. Or, la législation individualiste, depuis la loi Le Chapelier de 1791, et le code pénal par la suite, interdisent coalition, compagnonnage et associations.

L’économie, dans ce contexte, reste de philosophie individualiste, libérale à l’extrême, axée sur la seule création de richesses ( Adam Smith, Jean-Baptiste Say, Ricardo ).

Politiquement, les classes dirigeantes appartiennent de plus en plus à une bourgeoisie en pleine essor, issue de la la révolution de 1789.

Manifestation de la pensée chrétienne : des débuts ardus.

Travail des enfants, verrerie, XIXème siècle

Travail des enfants, verrerie, XIXème siècle

Face au problème ouvrier, la pensée chrétienne ne peut que se manifester, puisque l’Eglise catholique a toujours enseigné qu’il fallait se pencher sur la misère pour la soulager. Ceci dit, par son ampleur et sa dimension sociologique ( une nouvelle classe sociale est en train de naître : le prolétariat), la question prend un caractère de nouveauté. Le clergé français est très mal préparé à faire face. A la fin de la révolution française, la hiérarchie catholique française est peut-être plus tentée de recruter et de former des prêtres  » dévôts » que des prêtres instruits. Le niveau intellectuel de la masse du clergé n’est pas très élevé et l’existence de quelques penseurs ( dont l’abbé La Mennais ) ne peut faire illusion. Notons cependant que les deux frères Lamennais, Félicité et Jean-Marie, auront un impact durable, l’un sur la pensée sociale, l’autre sur son application concrète. Jean-Marie de Lamennais, resté plus fidèle à la hiérarchie catholique que son frère, deviendra fondateur et on fêta en 2011 le bi-centenaire de sa mort.

Or les laïcs, à l’époque, n’en sont qu’au début de leur rayonnement et de la prise de conscience de leur rôle d’évangélisation dans la vie de l’Eglise en France. Les deux frères Lamennais sont un exemple type des idées et des conflits, ainsi que des risques inhérents au catholicisme social naissant et en plein de vitalité;

Tout ceci explique que la pensée sociale catholique ait eu des débuts difficiles dans notre pays. Ajoutons que les Français cultivent bien l’art d’agir en ordre dispersé et de ne pas se ménager entre eux, ce qui est apparu très nettement en l’occurence. Enfin, il faut remarquer que le courant d’idée socialiste, qui naît à la même époque, utilise pour une partie de ses tenants, une phraséologie  » christianomorphe », ce qui ne peut que contribuer à brouiller la communication.

Comme il existe au sein du catholicisme français un très fort courant d’idées, attaché à l’ordre établi, conservateur au mauvais sens du mot et servi par de talentueux polémistes ( au sein du Journal L’Univers par exemple), il ne faut pas s’étonner que les débuts de la pensée catholique sociale française aient été tumultueux.

Deux courants principaux parmi les catholiques sociaux français.

Jean-Marie de Lamennais, fondateur d'oeuvres sociales multiples

Jean-Marie de Lamennais, fondateur d’oeuvres sociales multiples

Mais cette pensée existe et comporte deux courants principaux, que l’on peut schématiquement étiqueter  » monarchiste légitimiste » et  » démocrate chrétien ».

Mais gardons-nous de vouloir ranger tous les catholiques sociaux sous leur bannière, car ce serait entrer dans un blocage politico-religieux, qui nuirait gravement à la bonne compréhension de ce qui s’est réellement passé. Malgré une certaine faiblesse dans la formation économique de beaucoup de ses partisans, cette pensée sociale catholique s’est développée et structurée pendant une cinquantaine d’années ( 1820-1870), période durant laquelle l‘action des catholiques sociaux était l’oeuvre des pionniers.

Par la suite, comme nous le verrons, l’action s’est à son tour développée et structurée, accompagnant un courant de pensée qui lui-même se renforçait avant de connaître sa  » récompense », l’encyclique Rerum Novarum.

P. Y. Bonnet

 

Timbre édité en 1991 pour le centenaire de Rerum Novarum

Timbre édité en 1991 pour le centenaire de Rerum Novarum